shurumburum, textes et images libres

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Bienvenue sur shurumburum à celles et ceux qui interrogent la société à travers la littérature, la photographie et les supports de communication de notre temps.

Vous trouverez sur ce site le travail littéraire et photographique d'Arnoldo Feuer, ses contributions aux questions d'art, de communication et de société, ainsi qu'un espace d'expression (en construction) pour des invités de tous horizons littéraires, artistiques et philosophiques.

shurumburum n'appartient à aucune école de pensée, mais revendique la liberté en toutes ses expressions, dans le désordre et pour la jubilation de ceux qui nous accompagnent.

Arbres guetteurs, le nouveau projet d'Arnoldo Feuer

Arbres guetteurs, le nouveau projet d'Arnoldo Feuer - shurumburum

Depuis 2011, Arnoldo Feuer a entrepris un nouveau projet photographique en recherchant les arbres guetteurs qui parsèment les forêts et les champs où le mènent ses randonnées et voyages. Ce projet n'a pas de fin définie par avance. Peut-être ne trouvera-t-il jamais sa conclusion, les possibilités de rencontres d'arbres guetteurs étant immenses. Ce site (en page Galerie) et les pages FaceBook et Tumblr de l'écrivain-photographe rendront compte de l'avancement du projet à mesure que de telles rencontres se produiront.

"Ce que je vois", par Arnoldo Feuer

 

Une image photographique n’est rien si elle ne signifie pas. Il m’est impossible de produire une image qui serait vide de sens, qui ne dirait rien de ce qu’elle est. C’est la limite de mon oeil photographique.

Mon oeil ne capte pas la réalité. Il la considère à travers les filtres de ma culture, de mes préjugés, de mes névroses. En choisissant un sujet, une focale, un cadrage, je n’opère pas seulement un choix idéologique ou esthétique; je réponds à une question fondamentale: l’image produite a-t-elle un sens? Seule une réponse positive à cette question peut justifier que j’appuie sur le déclencheur.

Malgré cela, je suis souvent déçu par ce qu’objectivement je vois au stade final, qui est bien loin de la construction mentale de la prise de vue. Mon cerveau m’a trompé; il a effacé des éléments du réel, ou les a embellis ou dégradés; il a fait, à mon insu, ce que font les logiciels de traitement des images numériques. Or c’est du réel que je veux rendre compte, et du dialogue que j’entretiens avec lui.

 

Ma photographie ne se réduit pas à l’instantané; elle est aussi peu circonstancielle que possible. Elle s’accommode des diverses contraintes techniques (champ de vision, quantité de lumière disponible...), use de la patience du photographe comme variable d’ajustement, mais vise à se mettre à l’écart de l’instant. On ne trouvera donc dans mon travail que peu de traces de la vie telle qu’elle va, du quotidien anecdotique. Si je m’attache à capter l’esprit d’un temps donné, c’est pour ce que celui-ci énonce ou traduit ou restitue de la permanence des choses, y compris dans leur caractère transitoire.

 

Ce qui me touche, m’émeut et m’interpelle, c’est l’impact de la durée, l’érosion du temps et son empreinte sur la surface du monde, avant que cette trace elle-même ne disparaisse à l’issue du processus de dégradation. Je fixe sur la pellicule ce qui, un jour, ne sera plus, mais qui est infiniment présent au moment où je déclenche; la force de cette présence vient souvent en proportion de la fragilité même de l’objet de mon intérêt, de son état de délabrement.

 

Ainsi, nombre de mes objets photographiques n’existent plus, ont été anéantis peu de temps après mon passage, par la nature ou par l’homme. De ce point de vue, je fais oeuvre de témoin, mais ce n’est pas l’essentiel. Ce qui m’importe réside dans l’étrange beauté contenue dans - ou, devrais-je dire, rayonnée par - ces scènes de déchéance, ces tableaux du délitement des choses, qui nous renvoient à notre propre marche à l’abîme.

 

Dans ma traque simultanée de la beauté et du sens au coeur de l’épuisement des choses, je poursuis un but désespéré, mais nécessaire: retrouver, exhumer, dévoiler l’harmonie que je soupçonne cachée dans le chaos, révéler que la rencontre entre le banal, le sordide et le sublime participe au récit du monde et mérite notre attention.

 

Certaines de mes photographies peuvent sembler contredire cette pétition de principe: statues, monuments, paysages possédant une beauté “naturelle”; elles sont néanmoins le fruit du regard décalé que je m’applique à porter sur ces objets. Mais rien n’égale la jouissance de débusquer la beauté au sein de la laideur, de faire jaillir un sens du fond de l’incohérence et de l’entropie. Ma photographie vise à rendre perceptible le secret équilibre des choses derrière des apparences banales ou rebutantes.

 

Dans ma production iconique, ma responsabilité est totale. L’image que j’ai captée n’appartient plus, ni au lieu, ni au temps de sa capture. Elle est devenue à la fois une extension du monde dans mon univers et une entité autonome dans laquelle mon histoire personnelle s’est infiltrée. En donnant à voir mes images, je m’efforce d’étendre le dialogue avec cette entité à de nouveaux espaces. Le lien intime originel qui a présidé à leur naissance n’y perdra jamais sa raison d’être.

 

Dans l’acte de revendication de ma responsabilité, je réaffirme aussi que l’exigence de sens préalable à l’acte photographique est le fondement moral de ma démarche artistique. La forme de mes images, quant à elle, ne cherche qu’à restituer l’esprit de ce que je vois.

  • 30/09/2016
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